75478663_pDepuis le XVIIIème siècle, Molière est le dramaturge incontournable de comédies. « Shakespeare et Molière sont mon sang » déclare Copeau au début de XXème qui remet à l'honneur ce dernier avec Les Fourberies de Scapin, interprétées par la troupe de Vieux Colombier et qui obtiennent un franc succès à New York. Depuis, les plus grands metteurs en scènes se sont attelés à rendre leurs lettres de noblesse à Dom Juan (Jouvet, Vilar, Chéreau, Vitez, Planchon), Le Misanthrope (Vitez, Braunschweig)ou L'Avare. Pourquoi Molière inspire-t-il encore aujourd'hui ? Pour tenter de répondre à cette question, nous nous proposons d'analyser la mise en scène de Tartuffe de Stéphane Braunschweig, présentée au TNS puis au théâtre de l'Odéon en 2008.

 

I/ Stéphane Braunschweig

A/ Biographie

Stéphane Braunschweig est né à Paris en 1964 d'un père avocat et d'une mère psychanalyste. Il passe par l'Ecole Nationale Supérieure de Saint-Cloud en philosophie puis il intègre l'école du Théâtre National de Chaillot sous la direction d'Antoine Vitez qu'il considère comme un père de théâtre audacieux qui lui a appris à sortir des chemins battus. Là, il obtient une formation d'acteur. Même s'il n'est pas attiré par le jeu, il envisage ces cours dans l'optique de comprendre les mécanismes de l'acteur. Il y rencontre le comédien Claude Duparfait qu'il doit apprivoiser et qui deviendra son acteur phare (Le misanthrope, Tartuffe, Rosmersholm, Maison de poupée, Lulu). Après ses études, il monte sa première compagnie, le Théâtre-Machine, et reçoit le prix de la révélation théâtrale du Syndicat de la critique pour sa trilogie intitulée Les Hommes de neige. Il est directeur du Centre Dramatique National Orléans-Loiret-Centre de 1993 à juin 1998 qui sera repris par Olivier Py avec lequel il collaborera. Par la suite, il est nommé directeur du Théâtre National de Strasbourg du 1er juillet 2000 au 30 juin 2008. A partir du 1er juin 2009, il devient artiste associé au Théâtre National de la Colline dont il reprend la direction en janvier 2010.

B/ Méthodes de travail

Braunschweig est un metteur considéré comme sage et cérébral. Au début d'un projet, il pense d'abord aux acteurs puis passe à un travail de table où les hypothèses du texte sont explorées de manière frontale dans le moindre détail. Parfois, la scénographie peut précéder la dramaturgie. En effet, Braunschweig signe régulièrement la scénographie de ses spectacles car il « n'arrive pas à séparer le travail ». L'espace est un cadre dans lequel travailler, dans une dynamique entre fond et forme. Par exemple, à la lecture de Lulu, il a eu que l'intuition que la première partie, celle du fantasme et de l'action, devait toujours être en mouvement, ce qui s'est matérialisé par un plateau tourant.

C/ Metteur en scène et acteur

Pour Braunschweig, le metteur en scène a un rôle de passeur. Il est un pont entre une oeuvre et une actualité, entre l'auteur et les acteurs, entre les acteurs entre eux dans un acte de création, d'interprétation et de construction. Selon lui, il est un metteur en scène à la fois directif et en attente de ce que les acteurs proposent. Par exemple, il exige qu'au début des répétitions, ils sachent leur texte par coeur parce qu'un « acteur qui ne connaît pas son texte est en retrait et ne peut pas comprendre ». Or ce que recherche Braunschweig, c'est que l'acteur l'aide à éviter les clichés et les images dont le metteur en scène doit se méfier, comme Vitez le lui a appris et ce qui peut nécessiter beaucoup de temps (par exemple la répétition de Lulu a duré douze semaines). Braunschweig a une très grande confiance en ses acteurs et en leur imaginaire et certains le suivent depuis des années comme Claude Jardin ou Chloé Réjon qui parviennent toujours à lui apporter quelque chose. Il est également exigent pour que l'acteur fasse entendre le texte le plus concrètement possible. Enfin, il est aussi intéressé par les pièces en version originale parce que selon la langue, le rapport créé avec le corps est différent.

D/ Esthétique

Braunschweig monte des opéras et des pièces de théâtre. Concernant le théâtre, il a mis en scène des pièces du répertoire classique. S'il a monté des pièces antiques comme Ajax de Sophocle, des pièces de Shakespeare (Conte d'automne, Le Marchand de Venise) et de Molière (Le Misanthrope, Tartuffe), Braunschweig a mis surtout en scène les pièces du répertoire de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle et à prédominance germanique. Les pièces de cette époque l'attirent parce qu'elles sont contemporaines de la naissance de la psychanalyse : les auteurs ont alors conscience que lorsque l'on parle « on n'est pas forcément conscient de ce que l'on dit ». La parole n'est plus seulement une parole de vérité même si on la recherche. Or Braunschweig aime travailler sur les paradoxes et les ambiguités. Son esthétique est avant tout caractérisée par le dénuement du décor qui permet de mettre en valeur les personnages et les rares accessoires en intéraction avec eux et qui est aussi au service du drame psychologique comme dans Rosmersholm et Une maison de poupée représentées au théâtre de la Colline en 2009 dans un effet de miroir.

Braunschweig a mis en scène Tartuffe de Molière dans une esthétique qui lui est propre.

II/ La mise en scène de Tartuffe

A/ Présentation

Molière tient une place toute particlière chez Braunschweig. En effet, c'est enfant qu'il a eu une révélation pour le théâtre en assistant à une représentation du Malade imaginaire avec son grand-père à la Comédie-Française. C'est ainsi que pour sa dernière saison en tant que directeur du TNS, Braunschweig met en scène Tartuffe, l'histoire d'un dévot hypocrite qui manipule un père de famille afin de récupérer ses biens, récompensé par le Prix Georges Lerminier du Syndicat de la critique

B/ Scénographie

La scénographie de Tartuffe est signée par Stépahane Braunschweig et repose sur une esthétique « a-stylée ». Le décor montre la pièce principale d'une maison, spacieuse, lumineuse et blanche vide, à l'exception d'un fauteil qui trône en plein milieu. Les murs sont hauts et le dernier niveau présente des fenêtre à barreaux d'où paraît un ciel bleu permis par un cyclorama. Plusieurs portes donnent sur une chambre, un autre espace non identifié d'où émane une lumière jaune, une porte d'entrée blindée sur laquelle est suspendu un crucifix. Un rectangle noir dessiné sur le mur de fond trouve son explication à la fin de la pièce : le roi, en hauteur, parle à ses sujets en bas comme dans comme une apparaition dans un écran de télévision.

L'originalité de ce décor est qu'il est mouvant. Lorsque Tartuffe attend Elmire, des bruits de pas rythment l'élévation des murs à vue qui laisse paraître une porte avec des escaliers et les fondations moisies des murs qui font penser à celles d'une prison ou d'un cloître. Au final, les murs atteignent à leur apogée neuf mètres de hauteur. A l'arrestation de Tartuffe, l'ouverture d'une trappe dans le plancher qui donne sur des escaliers permet de faire disparaître le personnage. Ce décor qui repose sur une machinerie très lourde montée par des câbles crée un un effet d'enfoncement qui permet de jouer sur les différents niveaux. Les portes en altitudes s'ouvrent sur un nouveau lieu marginal. Les acteurs descendent, montent les escaliers ou se jettent du premier étage.

La lumière débute par celle du petit matin et alterne avec une lumière plus orange du soir qui permet un travail sur les ombres. La lumière jaune qui émane de la porte côté cour suggère celle du receuillement des chappelles, comme à celle de l'église Saint Séverin à Saint Michel. La lumière devient verte lors du piège tendu par par Elmire à Tartuffe. A la fin de la pièce, la scène est plongée dans une semi-obscurité.

C/ Costumes et accessoires

Braunschweig ancre les personnages de Tartuffe dans une famille bourgeoise contemporaine. La scène d'ouverture est un tableau : la scène est plongée dans le noir, les portes ouvertes permettent de voir des scénettes où Valère et Marianne s'embrassent à côté d'un lit et où Damis regarde un film pornographique.

Marianne est tout d'abord montrée en pyjamas avec un T-shirt rose pâles et des chaussettes, puis en tenue négligée, toujours avec son T-shirt mais avec des bas, et enfin en robe stricte rose pâle. Dorine est également en pyjamas marrons au début de la pièce. Elle porte ensuite un pantalon avec un chemisier rouge vif puis un manteau noir et une valise à la fin de la pièce. Elmire est d'abord vêtue d'une en robe de chambre en soie turquoise et porte les cheveux détachés. Lors de son entretien avec Tartuffe, elle porte une jupe rose pâle, des chaussure à talons, un haut transparent laissant apparaître un débardeur, un collier de perle et les cheveux tirés. Cléante est au tout début torse nu et en jeans puis une revêt un T-shirt et une veste en cuir. Madame Pernelle est toute vêtue en noir avec un croix à son cou et ses cheveux sont coiffés strictement. Tartuffe porte un pantalon noir, une veste bleue marine et haut blanc à col roulé avec une croix à son cou et son visage est surprennamment blanc, marquant un parralèle avec le masque social qu'il porte. Orgon est au départ en costume puis il se meut dans un pantalon noir et un haut blanc à col roulé avec une croix comme Tartuffe. Ce changment de costume permet d'accentuer la figure du dévot qui sera représentée à travers d'autres personnages par un col roulé blanc. Il porte des lunettes rectangulaires, une barbe et un début de calvitie marquant un parallèle avec celle des moines.

La mise en scène se fonde sur peu d'accessoires : un fauteuil de PDG ou de psychanalyste, un table avec une nappe blanche, des pries-dieux, des clés, une pochettes, une valise et des croix.

III/ L'appropriation des classiques

A/ Une pièce aux thèmes qui résonnent encore aujourd'hui

Si Molière inspire toujours aujourd'hui, c'est parce que ces pièces reposent sur des thèmes qui sont encore d'actualité. Si Braunschweig respecte scrupuleusement le texte et la règle des trois unité (la pièce commence au petit matin pour s'achever le soir), il rend ce texte contemporain. Tartuffe n'est plus le dévot que critiquait Molière au XVIIème siècle mais bien un manipulateur qui profite des failles d'Orgon pour s'insérer dans sa vie et lui prendre tous ses biens. Or comme le souligne Braunschweig, notre époque regorge de situations propices à ces manipulations qui parlent aux spectateurs d'aujourd'hui.

B/ Un décalage du sens

L'actualisation de la pièce de Molière passe nécessairement par un décalage du sens. Ce n'est plus Tartuffe qui est au centre mais bien Orgon dans la mise en scène de Braunschweig qui s'intéresse davantage à celui qui se laisse manipaler qu'à celui qui manipule, à celui qui ne veut pas voir ni comprendre. Ce dernier est présenté comme un homme névrosé, dans le tourment et qui se cherche dans une famille recomposée dans laquelle il a perdu son statut de de chef, thème très actuel au regard de l'explosion du modèle de famille patriarcale. Si le vide de l'espace de représentation s'incrit dans l'esthétique propre à Braunschweig et dans son désir de voir l'acteur s'approprier l'espace, il représente aussi le vide intérieur d'Orgon qui croit trouver de l'aide auprès de Tartuffe parce que ce dernier lui apprend à se détacher de tout sentiment et de toute névrose. Or ce détachement apparent d'Orgon laisse place à la folie : celle de perdre tout sentiment d'empathie au profit d'une soif de pouvoir et d'autorité qui le fait jubiler.

Au regard de cette mise en valeur d'Orgon, la perversité de Tartuffe est amoindrie puisqu'elle existe chez celui qu'il manipule et elle est aussi suggérée par la vidéo pornographique que regarde Damis au tout début de la représentation. Au contraire, Tartuffe peut même susciter de l'empathie. Il n'est plus seulement un scélérat mais un amoureux transi qui est à son tour manipulé par l'objet de ses désirs. Cet aspect est mis en scène par sa semi-nudité lorsqu'il s'apprête à avoir des rapports charnels avec Elmire, ce que Braunschweig tire directement du texte. Or dans cette scène, si l'humour est présent, l'ensemble est dérangeant par l'éclairage vert cauchemardesque et surtout par l'apparition d'Orgon de dessous la table. Pourquoi ce dernier est-il torse-nu et pourquoi enlace-t-il l'étreinte entre Tartuffe et son épouse ? Il semble que Braunschweig aborde ici les thèmes du voyeurisme et le fait de vivre sa vie par procuration dans une mise en scène emprunte d'ambiguïté sexuelle. Orgon enlace Tartuffe : est-ce la cristallisation de sa passion pour lui dans une ambiguité homosexuelle ? De plus, si Elmire illustre la raison, contrairement à Orgon qui représente la passion, et si elle appelle son mari comiquement au secours, il semble qu'elle peut également illustrer le cliché de la femme bourgeoise seule qui a conscience de son charme (ce que l'on peut voir par son haut transparent) et qui se laisse aller, certes brièvement, aux avances de Tartuffe.

Au final, Tartuffe n'est pas le déclencheur de la décomposition de la famille d'Orgon mais bien un révélateur. Orgon n'est plus une simple victime mais aussi un coupable. Le diable n'est pas celui que l'on croit. Il est partout : dans la barbe rousse d'Orgon, dans la chemise et la chevelure flamboyante de Dorine interprétée parfois avec les mimiques diaboliques d'une agitatrice des mauvaises consciences.

C/ Adéquation entre fond et forme

Toute l'esthétiqe de Braunschweig se fonde sur l'adéquation entre le fond et la forme. Le dépouillement du décor permet de mettre l'accent sur l'essentiel et sur les conflits de cette famille dont les membres disparaissent peu à peu derrière des portes, par des escaliers ou par la scène dans un grand trou noir, pour laisser Orgon à sa solitude, sa folie et sa déchéance. Le fauteuil qui était celui du soulagement et de la réflexion devient celui du pouvoir. Les crucifix et croix qui semblaient protecteurs font l'objet de révoltes et de tromperies, annonçant la chute finale. Les pyjamas de couleurs laissent place à des tenues plus austères à la fin de la pièce. La scénographie mobile, la décomposition des murs et le jeu de lumière illustre sa propre décomposition, sa descente en Enfer, celle d'être enfermé dans un cloître, celle d'être enfermé dans sa propre fenêtre mentale qui ne lui permet plus de voir le ciel. L'acmée de cette dépression est sans doute lorsqu'il se retrouve torse-nu comme un ver, n'ayant plus qu'une veste pour recouvrir son corps plein de honte.

 

Stéphane Braunschweig, qui appartient à la génération confirmée de metteurs en scène comme Olivier Py, Joël Pommerat ou Jean-Pierre Vincent, qui suit celle de Patrice Chéreau, Ariane Mnouchkine ou Antoine Vitez - dont il a été l'élève et dont l'on remarque la forte influence que ce soit par l'importance du texte, l'amour pour les acteurs qui sont au centre de l'espace - confirme la capacité du théâtre français à renouveler ses classiques dans une approche de respect scrupuleux du texte allié à une mise en scène contemporaine. Si Molière inspire toujours, c'est bien parce que ces pièces contiennent des thèmes qui nous parlent encore, le metteur en scène étant un pont entre l'oeuvre et l'actualité. Braunschweig s'approprie Tartuffe dans une vision, où même si l'humour est conservé, sombre où l'équilibre entre passion et raison est difficile à trouver. Ici, la mise en scène de cette comédie de Molière, où la blancheur des lieux laisse place à la moisissure qui contamine également les personnages, se rapproche du drame philosophique et social sur la condition humaine.

Pauline Pécou

Sources :

    • Bonus du DVD

    • Interviews de Stéphane Braunschweig sur le site internet de Télérama

    • Critiques de Tartuffe sur le site de Télérama

    • Wikipédia